On ne lâche pas l'affaire !
“The future is dark, which is the best thing a future can be, I think”.
C'est Virginia Woolf qui écrivait cela dans son journal en janvier 1918.
La guerre n'est pas terminée et Virginia Woolf sort d'une dépression terrible.
Le futur est sombre, oui. Mais le terme sombre est-il vraiment la bonne traduction ?
Car « dark » a une autre signification qui n'exclut pas la première,
mais qui l’éclaire tout autrement. Le futur est obscur.
Il grouille de possibles incertains, inconnus, juste, à la rigueur, imaginables.
C'est la raison pour laquelle l'essayiste Rebecca Solnit écrit que
ni le désespoir ni l'espoir ne sont une réponse.

—On ne lâche pas l'affaire ! m’a dit hier soir, mon amie la sociologue Bénédicte Zituni.
Même si l’on n’a, nous, aucune chance de connaître à nouveau les formes de solidarité,
d'équité, de protection, d'hospitalité telles que nous les avons connues ou telles
que nous en avons hérité.
Au moins, on prépare un temps où tout cela sera à nouveau possible.
Et c'est cela que l’on doit transmettre.
Alors on ne lâche pas l'affaire !
Ce que cela nous demande, au moins, c'est de ne jamais s'habituer.
Ne nous habituons pas à ce que le monde est en train de devenir.
Il n'est pas normal, il ne doit pas le devenir.
Ne nous habituons pas aux ruines que laissent les destructions.
Elles témoignent et doivent témoigner de la folie qui les a produites.
Ne nous habituons pas au silence progressif des oiseaux, des insectes et des vivants.
Ne nous habituons pas au silence des gens dans les geôles et dans les camps.
Ne nous habituons pas aux violences, aux pertes et aux morts sur les radeaux ou sous les bombes.
Il aurait pu en être autrement.
Ne nous habituons pas.
Ne fut-ce que pour garder activement présent le sentiment qu'il pourrait en être autrement.


