Les Afformations, quand les questions ouvrent une porte vers de nouvelles histoires

J’ai longtemps observé, dans mes accompagnements, combien les affirmations positives peuvent parfois sonner faux. Dire à quelqu’un « Vous méritez l’amour » quand il est plongé dans un récit de honte, c’est comme tenter d’éclairer une pièce sans vérifier si l’ampoule fonctionne.

C’est dans cette impasse que j’ai rencontré les afformations : des questions qui ouvrent plutôt que des phrases qui imposent. 


Popularisées par Noah St-John, elles se distinguent des affirmations classiques par un remplacement : la phrase déclarative “Je suis digne d’amour” est substituée par une question ouverte “Pourquoi suis-je digne d’amour ?”. Cette inversion, qui peut sembler anodine, entre en résonance profonde avec la philosophie narrative. L’Approche narrative, en effet, ne cherche pas à imposer une vérité sur la personne : elle ouvre des possibles, elle aide à réécrire des histoires.

Et quoi de plus narratif qu’une question qui invite l’esprit à chercher un récit différent ?


Affirmation vs afformation : une distinction narrative


Les affirmations imposent un énoncé. Elles tentent de remplacer une histoire dévalorisante par une histoire positive, souvent de manière volontariste. Un peu comme la méthode Coué.

Les afformations, au contraire, posent une question générative. Elles déclenchent une quête de sens tout en ouvrant un espace d’exploration. Mais surtout, elles réveillent la curiosité narrative.

Au lieu d’imposer une histoire, elles posent la question : « Et si une autre histoire était possible ? »

Dans le travail narratif, ce glissement est capital : on passe d’une tentative de persuasion à une invitation au récit. La personne explore spontanément des idées alternatives plutôt que d’essayer de croire une phrase qui sonne parfois artificiellement.


Pourquoi les afformations fonctionnent-elles dans une perspective narrative ?


Il y a trois raisons principales :


Ø  Premièrement, l’Approche narrative considère la personne comme l’auteur de sa vie. Une afformation (“Comment se fait-il que j’aie déjà montré du courage dans ma vie ?”) renvoie immédiatement l’émetteur vers une expérience, une trace, une scène passée. La personne devient historienne de ses propres compétences.


Ø  Deuxièmement, dans les conversations narratives, les questions externalisantes ou génératives agissent comme des outils de re-storying. Les afformations utilisent la même mécanique : une question bien tournée ouvre un champ d’interprétations nouvelles. 


Ø  Troisièmement, une affirmation, comme : « Tu es confiant », peut être intrusive voire interprétée comme une agression ou une mise en insécurité. Cette mise en insécurité, je la vois s’activer avec la fameuse phrase « oser sortir de sa zone de confort ». En Approche narrative, nous utilisons plutôt le concept de zone d’apprentissage qui est beaucoup plus doux et respectueux.


Une afformation, en parfaite résonnance avec l’Approche narrative, respecte ce rythme et est une invitation douce à remarquer les nuances. Par exemple, inviter la personne à se poser la question de la façon suivante : « Comment se fait-il que je puisse être confiant dans certaines situations ? » est une afformation.


Les afformations comme micro-pratiques de re-storying

Les afformations agissent comme de petites explorations intérieures, des graines d’histoires alternatives.


Exemples narratifs :

•        “Pourquoi est-ce que je mérite d’être entendu dans mon histoire ?”

•        “Comment ai-je déjà résisté à l’oppression dans ma vie ?”

•        “Pourquoi est-il possible que je me libère de cette histoire dominante ?"

•        “Qu’est-ce qui montre que je suis déjà en train d’avancer ?”

Ce sont des questions qui relèvent l’attention vers les compétences uniques, les contre-récits, les soutiens, les espoirs.


Intégrer les afformations dans une pratique narrative


Voici quelques pistes à utiliser en séance ou en auto-pratique :


1. Les afformations comme porte d’entrée à l’externalisation

Avant de nommer le problème, l’afformation peut repérer les ressources :

“Comment se fait-il que ce problème ne soit pas présent tout le temps ?”

2. Les afformations comme soutien au re-storying

Elles permettent de préparer la conversation d’épaississement :

“Pourquoi cette compétence revient toujours à des moments importants ?”

3. Les afformations comme prescriptions de tâches

Elles deviennent une pratique narrative personnelle, un dialogue intérieur qui continue la thérapie : “Quelle est la preuve aujourd’hui que je ne suis plus la personne que l’histoire dominante décrit ?”


Les afformations respectent deux principes fondamentaux de la thérapie narrative :


1.    Dans l’’historicité des compétences, elles invitent à chercher des scènes concrètes.

2.    Lors de la déconstruction des histoires dominantes, elles contournent les récits fermés en suscitant de nouvelles interprétations.


Elles ne promettent pas de “changer la réalité” par la force d’une phrase positive. Mais, elles invitent plutôt à redevenir auteur, à revisiter son propre territoire narratif.

Dans ce sens, les afformations ne sont pas un outil de développement personnel rapide : ce sont des portes d’entrée vers des mondes alternatifs, exactement comme le propose l’Approche narrative. Des questions qui deviennent des chemins.


Pour conclure


Intégrées à la pratique narrative, les afformations ne sont pas des slogans mentaux, mais des leviers de réécriture. Elles ouvrent des possibles et décollent de l’histoire dominante.

Elles invitent la personne à redevenir exploratrice de ses savoirs, de ses forces, de son parcours.

L’afformation n’impose rien. Elle ouvre un récit.


Pierre Duray



par 441480_lesréveilleursdhistoires.be 26 décembre 2025
On ne lâche pas l'affaire !
par Christiane Dehouck 22 décembre 2025
Notre collectif, une structure en tenségrité ? 
D'autres récits